Après les suicides ou les meurtres commis par le Temple Solaire en 1994,
en Suisse et au Québec, et en 1995 en France, un fort courant de sentiments
antisectes, non sans une certaine hystérie, s'est emparé de la
République française. Le Parlement a institué une Commission
d'enquête sur les sectes qui a publié, en 1996, un rapport controversé
intitulé Les sectes en France. Le rapport parlementaire établit
une distinction très nette entre " religions " et " sectes
". Les religions auraient servi l'intérêt commun et auraient
joui de la liberté religieuse, tandis que les sectes seraient des obstacles
au bien commun et ne mériteraient pas l'appui du public. Le rapport a
publié une liste de 172 " sectes dangereuses " laquelle incluait
des mouvements spirituels respectés dans d'autres pays européens.
Le rapport parlementaire a largement été critiqué (voir
" Campagne contre la Religion Aumiste en France " de M. Introvigne,
Recherche d'une justice sociale 12/4 [1999] 365-375.). Ce sociologue n'admet
pas de séparation marquée entre religion et secte, ni - incidemment
- entre église et secte. Ces concepts se chevauchent et leurs frontières
sont sans cesse mouvantes. Les chrétiens sont profondément conscients
qu'au 1er siècle ils étaient une sorte de culte du Judaïsme,
une secte au cours des premiers siècles et qu'ils n'ont obtenu le statut
d'église qu'après la Paix constantinienne. Il n'est donc pas étonnant
que les évêques catholiques de France n'aient pas été
heureux du rapport parlementaire. Si les critères caractérisant
les sectes sont l'endoctrinement, le retrait de la société, les
vêtements distinctifs, les règles de régimes alimentaires
spéciaux, les restrictions quant aux libres déplacements et la
séparation de la famille, donc ils s'appliquent parfaitement aux novices
d'ordres religieux catholiques.
Le rapport parlementaire a alimenté en combustible le sentiment anti-culte
en France, a rendu les gens suspicieux quant à tous mouvements spirituels,
sauf à l'égard des religions traditionnelles, et a encouragé
la presse à poursuivre et à enquêter sur les groupes définis
comme dangereux. Une des victimes de la campagne antisectes est une petite communauté
monastique du Sud de la France, le Mandarom, qui pratique la Religion d'Unité,
ou Aumisme. Aum est la syllabe sacrée récitée dans des
religions de l'Asie, exprimant l'adoration et l'abandon au Divin, lié
au biblique Amen. L'Aumisme a été fondée en 1967 par Gilbert
Bourdin, un Catholique contemplatif de la Martinique qui a reçu, au cours
des ans, une formation spirituelle de gourous indiens expérimentés.
L'Aumisme compte environ mille disciples en France. La communauté monastique
de la même foi à Sainte-Lucie au Québec, n'a aucun lien
organisationnel avec la Maison Mère française, le Mandarom.
La foi aumiste s'exprime par des prières liturgiques et une spiritualité
originale qui renvoie aux préoccupations pressantes de notre société
moderne. L'Aumisme embrasse la vérité spirituelle contenue dans
les religions du monde et vénère leurs fondateurs et leurs saints.
Puisque l'Aumisme respecte ces religions, elle n'a pas l'intention de convertir
les gens initiés à la contemplation dans leur propre tradition.
L'Aumisme offre d'entrer dans une vie de prière intense aux gens qui
n'ont pas trouvé de contemplation ailleurs. La foi aumiste a aussi une
dimension écologique ou cosmique. Parce que les gens sont divinement
destinés à se réconcilier avec le règne animal et
avec l'environnement naturel, ses adeptes choisissent de vivre près de
la nature et de respecter les animaux en optant pour le végétarisme.
L'Aumisme s'oppose à toute forme de violence. Elle est là pour
servir la paix dans le monde pluraliste d'aujourd'hui, y compris la paix entre
les religions.
Cette nouvelle religion tournée vers la contemporanéité
a curieusement choisi un langage triomphaliste. Gilbert Bourdin a d'abord appelé
son monastère l'Association des Chevaliers du Lotus d'Or pour ensuite
le nommer l'Association du Vajra Triomphant. Il s'est appelé Seigneur
Hamsah Manarah et s'est finalement vu comme figure messianique de notre temps.
Sa communauté monastique, le Mandarom, a érigé plusieurs
statues géantes, y compris une de Jésus, avec l'intention de les
abriter sous un énorme temple à être construit ultérieurement.
Peut-être était-ce le caractère inhabituel de ces manifestations
qui a attiré l'intérêt malveillant des médias de
masse. Plusieurs programmes de télévision ont fabriqué
une image négative de cette " secte " à travers toute
la France. Les gens ont commencé à considérer ses membres
comme des scélérats potentiels. Un certain nombre d'individus
se sont faits un devoir particulier d'attaquer la communauté monastique,
de la présenter comme une secte sinistre et ont accusé le fondateur,
Gilbert Bourdin, de transgressions sexuelles dont la preuve reste incertaine.
Le monastère a été pillé plus d'une fois par la
police; les statues géantes ont été endommagées;
la permission pour construire le temple a été retirée et
le fondateur a été poursuivi devant la cour. La pression publique
sur le groupe de fidèles était si lourde que Gilbert Bourdin est
tombé malade et est mort en mars 1998, avant qu'il ne puisse blanchir
son nom.
Cette communauté pacifique et contemplative a été la victime
de l'hystérie des mouvements anti-cultes. La France n'a pas voulu protéger
leur droit à la liberté religieuse. Pourquoi les suicides du Temple
Solaire ont-ils débouché sur la persécution de ce monastère
en France tandis que rien de la sorte n'est arrivé ici au Québec
? Pour des raisons historiques, la démocratie nord-américaine
s'inscrit fortement dans la liberté de religion et le respect des mouvements
religieux non-conformistes. En revanche, la France de l'après Révolution
a hérité d'une tradition rationaliste qui revendique la validité
universelle, un legs intellectuel qui laisse peu de place au pluralisme culturel
et religieux.
Dr Gregory Baum, théologien et professeur à l'Université McGill, Montréal (Québec) Canada
Note : Cet article paraîtra dans le numéro du printemps de The
Ecumenist, une revue consacrée à la religion, à la culture
et à la société et publiée par Novalis / Ottawa.